Lettre ouverte aux dijonnais et dijonnaises depuis le quartier des Lentillères

Nous, habitant-e-s et jardinier-e-s du quartier des Lentillères, avons redonné vie à une friche, 6 hectares de terres fertiles, dernières rescapées de la ceinture maraîchère de Dijon. Aujourd’hui la mairie a d’autres projets ; il en a été décidé ainsi, sans nous. Elle rêve d’un écoquartier de 21 Ha dont 20000 m² de bureaux et de commerces, et ne réserve qu’un pauvre hectare aux jardins sur les rares terres incultes de la friche. Nous avons tenté de discuter avec ceux qui veulent nous expulser, mais ils sont restés muets. Ces jardins, fermes, maisons, ou encore la vie du quartier, ne pèsent pas lourd dans leur balance. Dans la logique commerciale que les décideurs imposent à la ville, la priorité est à la rentabilité et à l’attractivité : le béton doit toujours repousser les légumes un peu plus loin, et seules les grues fleurissent. Sur cette friche, devenue pour nous le quartier des Lentillères, auto-organisation et entraide remplacent intérims et cravates. Nous voulons un quartier différent construit par ceux et celles qui l’habitent. Nous avons commencé.

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Ce que nous voulons !

Nous voulons développer des territoires urbains faits de pratiques collectives et de réappropriationS de savoirs, d’échanges nourris et de rencontres fortuites, des zones d’ébullition, de jeux et de contre-pouvoirs dans la ville. Une ville où « la solidarité » et les « liens de quartiers » ne soient pas des concepts marketings, mais une réalité pour ne pas se laisser écraser par tous ceux qui tirent profit de notre docilité. Ces potagers, ce qui y pousse et ce qui s’y crée, participent à l’affirmation d’une autre idée de l’espace urbain. Nous constatons avec joie que l’appropriation de la friche continue. Celle-ci déborde d’initiatives et les espaces encore disponibles permettent d’envisager bien d’autres projets.
Cette initiative de réappropriation urbaine autogérée ne cadre pas avec leurs politiques d’aménagement, mais nous continuons à nous organiser pour leur forcer la main et rester là. Si vous aussi vous voulez changer la ville, venez construire avec nous le quartier des Lentillères !

L’assemblée populaire du quartier des Lentillères, hiver 2013

Le quartier des Lentillères, c’est quoi?

Au départ, en 2010, le « quartier des Lentillères » c’est une manifestation de 200 personnes qui s’achève sur une friche, et la transforme en potager collectif.
Les Lentillères aujourd’hui, c’est 3 fermes autour desquelles s’organisent des cultures maraîchères, un jardin collectif tenu par une trentaine de personnes, un rucher et plusieurs dizaines de parcelles jardinées seul, en famille ou entre ami-e-s. A ceci s’ajoutent des habitats légers ; on s’installe dans le quartier pour vivre au jardin et par goût de l’aventure collective. De tout ça naît un quartier bigarré, un collectif mélangé. Et ça marche : marché à prix libre hebdomadaire, chantiers collectifs, barbecues, fêtes de quartiers, échanges de savoirs, autoconstruction et rencontres avec des écoles… Des centaines de personnes donnent du souffle au quotidien à la vie du quartier. Celle-ci prend de l’ampleur dans les complicités qui naissent et le commun qu’on dessine ici. Plus que les jardins, ce que la municipalité veut détruire, c’est cette ébullition créatrice qui produit un quartier tel que nous voulons le vivre, hors des cadres établis.

La farce de la participation :

Diverses initiatives ont été lancées au cours des dernières années pour visibiliser la dynamique du quartier face aux dirigeants locaux – lettre ouverte, interventions lors de réunions publiques… – mais ils ont préféré nous ignorer et s’entêter dans leur projet.
En mars 2013, au cours de l’enquête publique visant à cautionner un projet acté depuis longtemps par les autorités, nous nous imposons à nouveau dans le dossier :  à procédure dérisoire, dérision obligatoire – épandage de fumier et remue ménage à la clé. Au final, le verdict est unanime : les 37 observations “contre” sont unanimes, il faut conserver les terres et laisser libre court aux initiatives existantes. Cela n’empêche pas le commissaire enquêteur et les décideurs locaux de s’enthousiasmer du plébiscite de l’enquête et de déclarer le projet d’utilité publique.
Cette démocratie “participative” a été une farce. Il n’en est ressorti que ce que ses commanditaires en voulaient. Parallèlement à ce « dialogue », la mairie n’a pas hésité à saboter nos initiatives : expulsions et destructions de maisons, recouvrement  des fresques et mosaïques, ou encore saccage des terres agricoles au bulldozer… Pourquoi cet acharnement sinon pour signifier que Dijon n’est pas fait pour de telles initiatives hors-normes ?

Une ville pour qui ?

En flanant dans le centre-ville rénové, nous croisons avant tout des lieux dédiés au commerce et au tourisme, mais peu d’espaces où vivre nos désirs. Sous les yeux des caméras, rien ne se passe : circulez !
Eco ou pas, la ville est vécue comme l’individualisation, le shopping et les voisins qu’on ne connait pas. Ce n’est pas une fatalité : les politiques de la ville construisent ce mode de vie en vendant les espaces aux plus offrants, chassant par là tout ce qui fait rencontres, solidarités, créativités, cantonnant surtout ses habitants au rôle de consommateurs passifs. Les décideurs martèlent que la ville rentable est la ville où il fait bon vivre. L’espace de la ville, une ville-entreprise qui veux toujours grossir, est segmenté, rationnalisé et aseptisé : centre-ville muséifié, zones résidentielles endormies et extension des parcs de bureaux et des centres d’achats…
Notre succès tient beaucoup au fait de proposer un espace où une autre ville est possible, où il existe un terreau pour des pratiques collectives au delà des questions d’argent. Ici, au coeur de la ville, on bâtit, on sème, on récolte. Même si on a les poches vides, pas de sourire commercial, ni de subvention aux animations, il y a de fait quelque chose d’un peu plus consistant qui se joue entre les gens. C’est pour toute cette richesse que nous défendrons notre quartier.

Urbanisme et écobetonnage

Le paradoxe est fâcheux : la Mairie, qui prétend faire de Dijon une ville “d’excellence écologique”, veut détruire les dernières terres maraîchères, et avec ce que nous y vivons.
Face à leurs grands discours verdoyants, une simple visite des premiers éco-projets dijonnais permet de se rendre compte de la supercherie. Label BBC et HQE et autres fioritures écolo cachent mal un condensé de ce qui se pratique en urbanisme depuis 20 ans. En fait d’urbanisme éco, on se retrouve avec des juxtapositions d’immeubles verdis, aux habitats aseptisés et compartimentés, pas accessibles pour tous, et conformes à une vision où l’espace doit être contrôlable et sans surprise.
L’écologie est alors un prétexte pour faire tourner industrie et BTP, qui voient les normes environnementales comme un marché juteux leur permettant de continuer à raser, reconstruire, vendre de nouveaux gadgets…et polluer durablement. Mise au service de la croissance et de l’exploitation, l’écologie sert surtout d’image de marque pour des projets de ville mégalo-pole.
Pour autant, notre but n’est pas de nous opposer à des logements accessibles à Dijon. Cependant pourquoi s’attaquer à ces terres fertiles plutôt qu’à d’autres espaces déjà bétonnés, ou d’investir les 5000 logements laissés vides sur l’agglomération ? Malgré toute la propagande verte autour de l’éco-cité, les décideurs privilégient ici deux hectares de bureaux (20 000m2) supplémentaires plutôt que de maintenir des terres agricoles et la dynamique sociale qui y prend racine.

Pourquoi cultiver ? et en ville ?

Dans sa course au profit, le modèle agricole dominant, industriel et productiviste n’a fait qu’aggraver les inégalités sociales, la destruction de la biosphère et livrer le vivant – semences en tête – aux tenants de l’agro-industrie mondiale.  Il organise la désagrégation des liens sociaux dans des campagnes dévitalisées, mais aussi, à l’échelle globale, l’exploitation et le maintien dans la misère de millions de sans-terres.
Autour de Dijon, des centaines de familles qui voudraient rejoindre des AMAP ou accéder à des jardins familiaux restent en liste d’attente. L’installation de projets paysans à petite échelle demeure problématique car de nombreux freins politiques et institionnels empêchent l’accès à la terre.
Les expériences agricoles menées depuis 4 ans ici permettent de défricher les bases d’une agriculture locale et directe. Cette critique en acte de l’agro-industrie questionne l’organisation de la production et le cloisonnement producteurs-consommateurs, sur la base d’une terre partagée, habitée et travaillée. Les pratiques d’échanges non marchands démontrent que le refus de la nourriture industrielle n’est pas réservé à un cercle de « consom’acteurs » aisés.
Ainsi, au coeur de la ville, notre envie collective de gratter la terre pour produire ensemble ce dont nous avons besoin est un acte de résistance face à l’agro-industrie.

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